Le recours à l’aide au suicide par des malades étrangers en Suisse a doublé en quatre ans. Cet afflux influence le débat dans les pays européens
La loi française ne lui permettant pas d’avoir recours à l’aide au
suicide, la militante de l’Association française pour le droit de mourir
dans la dignité (ADMD) Nicole Boucheton, atteinte d’un cancer, avait
fait appel aux services de Dignitas à Zurich. Son avis de décès devait
paraître début août ainsi dans le quotidien français Ouest-France:
«Son époux et sa sœur vous font part du décès de Nicole Boucheton
vice-présidente de l’ADMD à l’âge de 64 ans, contrainte de s’exiler en
Suisse, pays humaniste, pour y mourir selon sa volonté le 7 août 2014.»
C’était compter sans le refus du rédacteur en chef du journal,
François-Xavier Lefranc, qui n’a pas voulu faire état de ce voyage
intentionnel vers la mort en Suisse, au motif que la rubrique obsèques
n’est pas «une page dans laquelle on ouvre des débats».
Le nombre
de malades étrangers qui font appel aux services d’aide au suicide en
Suisse ne cesse de croître. Il a doublé entre 2008 et 2012, selon une
étude pilote réalisée par des chercheurs zurichois et publiée jeudi dans
le Journal of Medical Ethics. Au cours de ces quatre
années, 611 personnes entre 23 et 97 ans, dont 58,5% de femmes, sont
venues de l’étranger pour mettre fin à leurs jours en Suisse. Elles
provenaient de 31 pays différents, Allemagne en tête (268). Suivent la
Grande-Bretagne (126), la France (66), l’Italie (44), les Etats-Unis
(21), l’Autriche (14), le Canada (12), l’Espagne (8) et Israël (8). La
quasi-totalité ont eu recours aux services de Dignitas à Zurich.
Premières raisons invoquées: une maladie neurologique telle que la
sclérose en plaques (47% des cas), un cancer (37%) et des maladies
rhumatismales et cardiovasculaires.
«Le déséquilibre entre une
législation peu claire en Suisse et des règles restrictives à l’étranger
résulte en un afflux de personnes qui viennent en Suisse dans le seul
but d’avoir recours à l’aide au suicide», écrivent les chercheurs. En
Grande-Bretagne, «aller en Suisse» est devenu un euphémisme pour parler
de l’assistance à la mort. Les experts de l’institut de médecine légale à
Zurich ont voulu examiner l’impact de ce qu’ils nomment le «tourisme du
suicide».
Ce phénomène, supposent-ils, pourrait conduire à réformer des lois à
l’étranger en influençant les débats sur cette pratique, en particulier
dans les trois principaux pays d’où viennent les personnes qui font
appel aux organisations suisses: Allemagne, Grande-Bretagne et France.
Les cas de la Britannique Debbie Purdy, par exemple, avait déclenché une
campagne pour clarifier la loi sur l’assistance au suicide. Souffrant
de sclérose en plaques, cette femme voulait s’assurer que son mari ne
serait pas inquiété s’il l’aidait à effectuer un voyage en Suisse pour
faire appel aux services de Dignitas. Suite à ses démarches, le bureau
des procureurs (Crown Prosecution Service) avait dépénalisé en 2010
l’aide au suicide, si elle a lieu à l’étranger.
En Allemagne par
contre, le débat a tendance à se crisper. Le Ministère de la justice
avait esquissé un projet de loi en 2012 pénalisant les organisations
actives dans l’assistance au suicide. Le dossier est depuis en suspens.
«La meilleure façon de mettre fin au tourisme de la mort est de changer
les lois à l’étranger», souligne Jérôme Sobel, président d’Exit Suisse
romande. Laquelle n’accepte pas de demandes de malades vivant hors de
Suisse car, dit son président, elle ne serait pas capable d’accorder le
suivi nécessaire à chaque cas. Jérôme Sobel constate malgré tout une
hausse constante de demandes, même si elles ne proviennent que de
Suisse: Exit a réalisé 155 aides au suicide en 2013, contre 75 en 2008.
«Dignitas, en acceptant des personnes de l’étranger, a le mérite de
faire avancer le débat hors de Suisse. Des personnes du monde entier
viennent nous consulter.»
Les organisations d’aide au suicide
contestent pourtant le doublement du nombre de personnes en provenance
de l’étranger faisant appel à leurs services. «Si l’étude avait pris en
compte les chiffres de 2006 à 2012, les auteurs n’auraient constaté que
des cas constants», écrivent cinq d’entre elles dans un communiqué
mercredi. Elles remettent en question l’impartialité des chercheurs
zurichois, soulignant que plusieurs d’entre eux ont pris part au
programme de recherche national «Fin de vie», démarré en 2010, qui
compte dans son comité de direction le théologien catholique de
l’Université de Fribourg Markus Zimmermann-Acklin, adversaire notoire de
l’aide au suicide.
Le Werwolf
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