L'offensive ukrainienne se poursuit dans l'est de l'Ukraine, l'armée tirant aveuglément sur les civils, tandis que les séparatistes pro-russes ne font pas non plus dans la dentelle. Depuis mars, le conflit a fait plus de deux mille morts. Les combats s'intensifient dans deux villes voisines de Donetsk. Les civils, eux, pleurent leurs morts et fuient une région devenue invivable.
Quarante-trois nouveaux morts, dont 34 civils, et 29 personnes
blessées ces deux derniers jours, selon les autorités ukrainiennes. Dans
l'est de l'Ukraine, la population civile continue de faire les frais
des échanges de tirs entre armée ukrainienne et séparatistes pro-russes,
tandis que l'offensive menée par Kiev se poursuit et se concentre ces
jours-ci autour des villes voisines de Donetsk, Makiivka et Ilovaïsk.
Derrière la bataille armée, médiatique, et désormais humanitaire que se
livrent Moscou et Kiev, ce sont donc des destins individuels qui se
brisent. La liste des blessés, des morts et des déplacés s'allonge
chaque jour davantage, tandis que sur place, le quotidien s'avère de
plus en plus difficile à vivre.
Ainsi, Donetsk n'avait pas d'eau ce mardi 19 août, comme en
témoignent des journalistes sur place. Et à Lougansk, l'accès à l'eau
potable et à l'électricité est coupé depuis déjà une quinzaine de jours.
D'après l'agence Reuters,
on ne trouve plus que des biens alimentaires de première nécessité dans
les magasins, de longues files d'attente se forment devant des vendeurs
ambulants de pain, et de nombreux habitants, sans électricité, allument
désormais des feux pour cuisiner.
De fait, les civils se retrouvent piégés sous les tirs des deux parties,
ce qui a suscité ces dernières semaines plusieurs réactions des
organisations internationales. Ainsi, ce lundi 18 août, l'ONU a fait part de son indignation
devant l'attaque visant une colonne de déplacés qui tentaient de fuir
la région de Lougansk. Le secrétaire général des Nations unies Ban
Ki-moon a exhorté « toutes les parties à respecter les règles
gouvernant le statut des personnes déplacées internes et des réfugiés et
permettre le passage en toute sécurité à tous ceux qui tentent de
quitter les zones d'opérations militaires ». L'attaque serait due,
selon la presse, à des séparatistes pro-russes et elle aurait fait,
selon les responsables militaires ukrainiens, des dizaines de morts.
Mais les leaders séparatistes, de leur côté, ont affirmé qu'il n'y avait
pas eu d'attaque.
Entre les deux parties qui se renvoient systématiquement la
responsabilité des tueries et nient chaque information apportée par le
camp adverse, le nombre de victimes civiles, pourtant, ne fait
qu'augmenter. D'après des estimations de l'ONU diffusées la semaine
dernière, le conflit dans la région aurait fait, depuis le début mars
jusqu'au 10 août, 2 086 morts, civils et combattants compris ; autrement
dit, le double du bilan établi deux semaines plus tôt (l'ONU comptait
alors 1 129 personnes tuées). Cette estimation sera de toute façon
rapidement revue à la hausse, les combats étant repartis de plus belle
ces derniers jours.
Cette guerre qui touche l'est de l'Ukraine a également poussé des dizaines de milliers d'habitants à fuir leur région. Dans un communiqué diffusé au début du mois,
le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies estimait ainsi que
le conflit avait déjà fait quelque 285 000 déplacés, dont 117 000
personnes à l'intérieur de l'Ukraine, et 168 000 autres qui se sont
dirigées vers la Russie.
« Les gens fuient l'est de l'Ukraine avec peu d'effets personnels
et ont de plus en plus de mal à accéder aux services bancaires. Les
services et infrastructures de base ont été fortement touchés par la
recrudescence de la violence, avec une pénurie d'eau potable de plus en
plus courante, déclarait Vincent Cochetel, l'un des porte-parole de l'organisation onusienne, il y a déjà trois semaines. Le
HCR appelle à la mise en place par le gouvernement ukrainien d'un
système central d'enregistrement des personnes déplacées internes.
L'absence actuelle d'un système uniforme entrave la coordination et la
mise en œuvre des opérations de secours. » Depuis, rien n'a été fait, et la situation humanitaire n'a fait qu'empirer.
Dans son dernier communiqué publié le 15 août et consacré aux déplacements de la population de Lougansk, l'ONG Human Rights Watch met d'ailleurs en évidence « le
besoin crucial, pour toutes les parties, d'éviter de blesser les civils
par des attaques avec des armes explosives et en localisant des cibles
militaires au sein même ou à côté de populations civiles ».
Des observateurs de l'organisation ont interrogé des déplacés. À
Chtchastia, une petite commune située non loin de Lougansk, hors de la
zone rebelle, ils ont parlé avec une douzaine de personnes qui ont dû
fuir Lougansk les jours précédents, ne supportant plus les
bombardements : toutes affirment qu'il est devenu très difficile de
trouver de l'eau potable dans la ville prise entre deux feux, qu'il n'y a
plus électricité ni gaz, et que les téléphones portables n'ont plus de
réseau. La nourriture dans les magasins s'est en outre raréfiée, et les
prix pour les produits de première nécessité ont augmenté.
« Beaucoup, ceux qui ont les moyens, sont déjà partis, mais les
autres, en particulier les gens fragiles et âgés, sont abandonnés dans
une situation de plus en plus désespérée, peut-on lire dans ce communiqué. Un homme nous a parlé d'une voisine de 80 ans paralysée toute seule, livrée à elle-même dans son appartement. »
Human Rights Watch relate, entre autres, le témoignage de Lilya, qui
habitait non loin du centre de Lougansk : cette dame a décidé de quitter
la ville quand un obus a frappé le toit de la maison voisine et quand
une autre explosion a tué trois femmes dans une rue toute proche. Le
jour suivant, elle a entendu que quatre nouveaux civils avaient été tués
dans le même quartier, victimes d'un bombardement.
« Dans certains cas, écrit l'ONG, il y a de fortes indications comme quoi les forces ukrainiennes sont responsables de ces attaques »,
notamment celle du 13 août dernier à Lougansk, quand plusieurs obus ont
atterri dans une zone résidentielle de l'est de la ville, faisant
plusieurs morts : les tirs, selon des témoins, venaient du côté des
territoires contrôlés par le gouvernement. « Dans d'autres cas, des preuves mettent en cause les rebelles », notamment cette attaque du 1er
août, lors de laquelle plusieurs roquettes ont frappé un village situé à
10 kilomètres au nord de Lougansk, venant, d'après les victimes, d'une
zone occupée par les rebelles. « Mais dans la plupart des cas, les gens ne savent tout simplement pas qui bombarde. »
L'organisation égrène les blessures des uns et des autres : une jambe
blessée, un bras arraché, un homme devenu paraplégique… Les foyers
résidant non loin de la ligne de front sont évidemment les plus touchés,
par un camp ou par l'autre. « C'est devenu tout simplement insupportable, raconte Valentina, citée par Human Rights Watch.
Les séparatistes lancent des tirs de roquettes Grad et de mortier sur
les forces ukrainiennes depuis la ville. Puis les forces ukrainiennes
tirent en retour. Et au milieu de cela il y a nous, qui souffrons. »
« Délivrer une aide humanitaire à ces gens coincés dans la ville dévastée ferait une grande différence », conclut l'organisation qui avait déjà étudié de près le cas de quatre attaques survenues entre le 12 et le 21 juillet
dans la ville de Donetsk sous contrôle séparatiste, attaques qui
avaient fait de multiples victimes civiles. L'ONG dénonçait notamment
l'usage des roquettes Grad, qui ne peuvent viser précisément et qui,
utilisées dans des zones où vivent des civils, occasionnent forcément
d'importants dégâts collatéraux.
Au-delà de ces échanges mortels de tirs, d'autres événements sont venus
allonger la liste des victimes. Ainsi, le 24 juillet dernier, les
autorités ukrainiennes mettaient au jour une fosse commune à Slaviansk, comme le raconte également Human Rights Watch.
La cause de la mort de ces civils et la raison pour laquelle ils ont
été enterrés de la sorte, pendant les semaines où Slaviansk se trouvait
sous contrôle séparatiste, restent un mystère à ce jour. Au total, une
quinzaine de corps ont été retrouvés sur place.
Côté sanitaire, la situation est des plus critique. Outre les
problèmes d'accès à l'eau, plusieurs hôpitaux ont été réquisitionnés
pour les besoins des troupes séparatistes et touchés par des tirs
d'artillerie. Ainsi de l'hôpital psychiatrique de Semyonovka, dans la
région de Donetsk, pris par les troupes séparatistes, puis bombardé dans
les combats. Dans un rapport datant du 5 août dernier,
Human Rights Watch relate ainsi que les forces séparatistes dans l'est
de l'Ukraine ont menacé du personnel médical, détruit et volé du
matériel sanitaire, utilisé des ambulances pour le transport de leurs
combattants et compromis, à diverses reprises, la possibilité pour les
patients civils d'être soignés.
« Ces actes sont strictement interdits par les lois de la guerre »,
souligne l'organisation, qui estime qu'au moins deux équipes médicales
ont été tuées dans des bombardements et qu'au moins cinq hôpitaux ont
été pilonnés depuis le mois de juin par des obus d'artillerie et des
tirs de roquettes. « Les circonstances de ces attaques, dont la
plupart se sont déroulées dans des zones sous contrôle séparatiste et
sous le feu des forces gouvernementales, suggèrent que le gouvernement
est responsable, écrit l'ONG, mais une enquête est nécessaire pour déterminer si de telles attaques correspondent à une violation des lois humanitaires. »
En attendant une accalmie de plus en plus hypothétique, certains
habitants vont toutefois pouvoir bénéficier d'un soutien humanitaire.
Après une semaine de blocages et d'imbroglio sur le convoi humanitaire
russe, décidé unilatéralement par Moscou et alors que certains des
camions sont à moitié vides, les premiers poids lourds commençaient en
effet à passer la frontière ukrainienne, mercredi 20 août en début de
soirée (événement qui faisait, sous la bénédiction d'un pope,
l'ouverture du journal de 21 heures de la chaîne russe Piervyi Kanal). De son côté, comme le rapporte France 24,
Kiev a également commencé à acheminer de l'aide humanitaire dans la
région en guerre : une quinzaine de camions ukrainiens sont arrivés à
Lougansk ce week-end.
Le Werwolf
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