Dans un long entretien accordé à FigaroVox, le politologue Dominique Reynié dresse le bilan d'une année politique marquée par la victoire du FN aux Européennes et tente de tracer des perspectives pour l'avenir.
A la veille d'une rentrée politique qui s'annonce chaotique
et alors que la France traverse une crise économique, mais aussi
politique et morale majeure, quel regard portez-vous sur l'année
politique qui vient de s'écouler. Quels sont les trois évènements
majeurs que vous retenez ?
Dominique Reynié: Ce
qui retient toute mon attention, au point que je dois résister à une
sorte de fascination, est le débordement complet des politiques
nationales par les puissances que l'Histoire est en train de libérer, ce
qui fait craindre le pire mais ne doit pas nous décourager d'espérer le
meilleur. La terre tremble, pour reprendre le titre du film de
Visconti: le réchauffement climatique prend de la vitesse, l'islamisme
chasse le christianisme de son Orient natal - excusez du peu! -, les
dettes - publiques et privées - sont devenues océaniques, la transition
démographique recompose l'ordre politique planétaire, l'idée
démocratique paraît épuisée par l'impuissance gouvernementale, quand les
pays émergents, beaucoup plus autoritaires, ont le vent économique en
poupe… la liste est longue des enjeux qui se présentent à nous, quand un
seul est capable de bouleverser nos vies.
En France comme
ailleurs les gouvernants perdent pied. En témoigne le contraste
spectaculaire entre la vénération d'un passé morbide dans un usage
démesuré de la commémoration et l'incapacité à regarder devant, à penser
le futur et, bien sûr, à le bâtir.
François Hollande est au
plus bas dans les sondages, l'opposition apparaît déchirée et n'a pour
l'heure aucun leader incontestable. Les grands partis traditionnels
sont-ils selon vous en mesure de redresser le pays? Leur logiciel
politique est-il toujours adapté aux enjeux actuels ?
C'est
précisément pour répondre à cette question qu'il faut d'abord prendre
la mesure de la situation historique dans laquelle nous nous trouvons.
Notre ordre politique national est le résultat d'un état des choses qui
n'est plus et chaque jour qui passe le montre avec plus de clarté que la
veille. C'est l'esprit de l'innovation qui devrait animer nos débats et
déterminer nos choix. La France existe quand elle est au rythme du
monde. Au lieu de cela, nous assistons à l'engluement de notre classe
politique, et syndicale, par un conservatisme de rentier, matérialiste,
dominé par la peur d'agir, la crainte de devoir penser, de devoir
imaginer un autre agencement des choses.
Peut-on aller jusqu'à dire
qu'on assiste à l'autodestruction de la politique? S'agit-il d'une
faillite des hommes ou des idées? L'année a également été marquée par la
victoire de Marine Le Pen aux élections européennes. Vous avez écrit
plusieurs livres sur montée des populismes. Qualifieriez le FN de parti
populiste? Sa progression vous paraît-elle inexorable? Jusqu'où
peut-elle aller ?
La plupart des idées et toutes les
institutions connaissent un terme à leur existence. Si nous considérons
que nous sommes entrés dans une époque de bouleversements, ce n'est pas
tant le désarroi des politiques qui est problématique, car il pourrait
se comprendre, mais le sentiment que donnent la plupart d'entre eux de
pas parvenir à prendre la mesure de ce qui se passe, de ce que nous
allons devoir accomplir, à l'échelle de notre pays comme à l'échelle de
l'Europe, si l'on veut, au moins, persister comme communauté libre
d'orienter son destin dans l'Histoire. Au cœur de ce grand tourbillon,
je ne vois aucun dessein proposé aux Français, aucun horizon tracé,
aucun rêve de conquête ni de grandeur. Seul se distingue le Front
national qui propose le grand repli, l'Etat providence, encore et
toujours, mais cette fois grâce au nationalisme. C'est un programme de
chauvinisme social, une sorte d'ethno-socialisme, le socialisme pour les
«petits Blancs».
Au moins c'est une idée, même si
elle est absurde ou mortelle. Dès lors, par un effet mécanique, le FN se
trouve favorisé puisqu'il est le seul à porter un grand projet. Moins
les partis de gouvernement se montreront capables de concevoir un grand
dessein fait de renaissance et de conquête, plus la tâche du FN sera
facile.
L'ascension de Marine Le Pen semble être
également le fruit de l'effacement du clivage droite/gauche. Quelles
sont les différences fondamentales qui opposent encore la droite et la
gauche ?
La polarisation qui se met en place n'oppose
plus la gauche et la droite, mais les partis de gouvernement, de gauche
et de droite, aux partis populistes, de gauche et de droite. La fin du
clivage gauche/droite est aussi ce par quoi prospère désormais le Front
national. C'est pourquoi il affirme clairement depuis janvier 2011 un
discours qui n'est plus seulement national mais qui est aussi social et
étatiste, tandis que la gauche ne peut plus cacher son incapacité à être
«socialiste». Résultat, le Front national est devenu la nouvelle
gauche. On en trouve une parfaite illustration lors des dernières
élections européennes au cours desquelles 41% du vote ouvrier est allé
aux listes FN et 8% aux listes PS.
Les clivages «sociétaux» et identitaires ont-ils remplacé les clivages économiques et sociaux ?
Il
faut ajouter les clivages culturels, technologiques et générationnels.
Les différents types de clivages se combinent entre eux, et ce n'est pas
nouveau. En revanche, le changement tient au fait qu'aucun parti ne
parvient à représenter ni à exprimer la variété et la force de ces
clivages. Cela se passe ailleurs et autrement, en témoignent le
mouvement altermondialiste, les «Indignés», la «manif pour tous», les
divers mouvements antifiscalistes ou encore la défense des
auto-enrepreneurs, pour ne prendre que quelques exemples de ces
mouvements que les partis n'ont fait que suivre, de manière confuse et
inconséquente, c'est-à-dire sans forger une doctrine. Par exemple, la
droite s'est opposée au mariage pour tous au nom de valeurs qu'elle
n'avait pas l'habitude de brandir et sans en tirer de conséquences
puisqu'elle a voté peu après sans difficulté aucune la suppression de la
référence à la situation de détresse mentionnée dans l'encadrement
législatif du droit à l'avortement.
D'une manière plus générale,
il faut comprendre que les clivages politiques sont aujourd'hui
radicalement affectés par l'encastrement de nos vies dans un ordre
existentiel global. Mille signes nous montrent à quel point les formes
de l'appartenance tendent à devenir plus complexes, imbriquant
différents univers entre eux: une nation, des origines, une religion,
des goûts culturels, une orientation sexuelle, un niveau de vie,
l'Europe, une région, etc. Un élève de collège n'est pas loin de passer
plus de temps sur les réseaux sociaux et sur son téléphone qu'à suivre
des cours à l'école ; lors de la coupe du monde de football, des
milliers de Français ont fêté les victoires de l'équipe d'Algérie comme
s'il s'agissait de leur seconde patrie ; d'autres sont allés regarder la
finale à Berlin dans l'espoir de fêter la victoire de l'Allemagne, au
nom d'un sentiment européen. Songeons encore à ceux, de plus en plus
nombreux, qui estiment devoir quitter leur pays pour réussir, ou
simplement pouvoir commencer, leur vie professionnelle, ou pour échapper
à une pression fiscale jugée spoliatrice. Ils ne se sentent pas moins
«Français». D'autres, enfin, nés ici, passés par les écoles laïques de
la République, se retrouvent en Syrie et en Irak au nom du Jihad. Il
suffit d'observer ce qu'est devenue la famille, ce qu'est devenue
l'école et ce qu'est devenue la nation pour comprendre que le civisme et
le nationalisme républicains ont cessé d'exister.
La
France périphérique, celle des «petits Blancs» pour reprendre votre
expression, qui vote Marine Le Pen ou se réfugie dans l'abstention,
rejette à la fois «le social libéralisme» de la gauche et le
«libéralisme social» de la droite. Na faut-il pas en tenir compte ? Ce
constat appelle-t-il une recomposition profonde du paysage politique?
Dans quel sens ?
Je ne vois pas de libéralisme dans
notre débat politique, ni à droite ni à gauche. Notre pays ploie sous le
poids d'une vie politique entièrement arrimée à une idéologie
social-étatiste, de droite et de gauche. Cette idéologie constitue chez
nous la véritable pensée unique. Elle est désormais aussi celle du Front
national. Droite ou gauche, partis de gouvernement ou partis
populistes, l'étatisme est leur pensée commune. Le plus terrible est que
cette idéologie dominante étouffe tout débat sans parvenir à empêcher
la faillite de l'État.
Note :
Dominique Reynié est professeur de sciences politiques à Sciences Po. Ses travaux portent sur les transformations du pouvoir politique, l'opinion publique et ses manifestations, les mouvements électoraux, en France et en Europe. Depuis octobre 20082, il est directeur général de la Fondation pour l'innovation politique. Il est notamment l'auteur de Populisme: la pente fatale (Plon 2011) , Les nouveaux populismles (Fayard 2013),. Son dernier livre, Révolution française parait le 16 octobre 2014 chez Plon.
Source :
Le Figaro :: Lien
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