L'informatisation de nos sociétés commence à peine. Nous ne sommes qu’au seuil d’une révolution où nos rapports interpersonnels passeront de plus en plus par des machines numériques.
On peut concevoir une quasi-infinité de design et algorithmes
régissant les rapports entre personnes physiques et légales de la même
manière qu’avec les mots et règles d’une langue on peut écrire une
quasi-infinité de textes législatifs, des plus émancipateurs aux plus
asservissants. Une fois confiées à une machine, ces règles informatiques
seront automatiquement et impitoyablement mises en oeuvre avec une
remarquable efficacité. Cependant, rien ne prédétermine la nature, ni
des informations produites, ni des actes et décisions possibles, obligés
ou empêchés.
De l’intime au planétaire
De nouvelles pilules avec micropuce électronique enregistrent et
communiquent sans fil l’heure précise à laquelle nous les prenons. On
imagine aisément plusieurs cas où elles seraient utiles : aide aux
patients et proches à gérer la prise de nombreux médicaments; ou aux
médecins et pharmaciennes à adapter une prescription avec effets
secondaires importants. À l’inverse, on imagine autant de scénarios
controversés : médecins talonnant tout patient modifiant ou interrompant
de son propre chef un traitement; ou assureur suspendant un paiement ou
une couverture pour indiscipline dans la prise d’un médicament.
Or qui décide du type de surveillance confié à un tel dispositif?
Nous, les patients, avec ou sans nos médecins? Les médecins seuls,
collectivement à travers des protocoles standardisés? Le fabricant de la
pilule? Le fabricant du dispositif numérique? L’agence qui en autorise
la commercialisation? L’assureur? Nos députés par législation? Un
gouvernement par règlement? C’est précisément le caractère inédit du
dispositif numérique qui en fait une question ouverte.
Ces questions d’exercice de pouvoir à travers l’informatique se
multiplient partout. Du niveau le plus intime, comme dans le cas du
médicament à puce. Jusqu’à l’échelle planétaire, comme pour la
gouvernance d’un Internet devant ou non faciliter la surveillance de
masse et le contrôle des populations.
Clairement, l’un des enjeux de la révolution en cours est l’avenir de la démocratie et des droits de la personne.
Les nouveaux législateurs
Actuellement, ce pouvoir de légiférer à travers l’informatique est
souvent exercé par des technocrates, ingénieures et entrepreneurs en
marge des institutions démocratiques habituelles. Cela d’autant plus
facilement du fait que, contrairement aux lois et règlements,
l’informatique emploie des langages formels incompréhensibles par la
plupart des citoyens, y compris ceux animant les sociétés civiles,
législatures et gouvernements.
Un exemple troublant est celui du Dossier santé Québec (DSQ). Sur une
décennie, Québec a tenu plusieurs consultations publiques où se dégagea
une quasi-unanimité à considérer comme essentiel le principe du
consentement du patient à la communication de ses informations
médicales. Sauf qu’une fois amorcé le déploiement du DSQ, il a fallu
admettre que le dispositif n’en permettait pas l’exercice concret. D’où
l’adoption en 2012 d’une loi qui abolit en pratique ce consentement
lorsque les informations médicales passent par le DSQ. C’est désormais
tout ou rien: tous les professionnels et établissements ont accès à tout
son contenu, ou personne.
Pourtant, bien d’autres systèmes existants ou possibles non seulement
maintiennent, mais rehaussent le contrôle des patients et des
professionnels de santé sur ces communications. Mais dans le cas du DSQ,
cela aurait impliqué ici de refaire à neuf plusieurs dispositifs très
onéreux. C’est ainsi que le design informatique retenu par des
technocrates força toute une société et ses représentants élus à
renoncer à un principe fondamental faisant consensus.
Le défi démocratique
Si l’informatique peut exécuter n’importe quelle instruction sur
n’importe quelle information supportant des rapports humains, alors le
choix d’un dispositif numérique et sa conception sont des gestes
politiques.
Il nous faut donc apprendre à distinguer quelles innovations informatiques impliquent un tel exercice de pouvoir social.
Ensuite, il nous faut obliger leurs concepteurs à nous communiquer ces dimensions politiques d’une manière compréhensible.
Enfin, il nous faut démocratiser ces processus d’innovation, soit en
amenant leur délibération au sein de forums existants; soit en
développant la capacité des populations à participer aux inévitables
instances nouvelles, souvent transnationales.
Cela exige de développer: Une culture des dimensions sociales et politiques de l’informatique dans la population.
Une citoyenneté active là où, du local jusqu’au
niveau international, se discute et se décide cette régulation du social
à travers le design et le code numériques.
Une expertise publique qui dépasse très largement la
compétence des actuels commissariats à la protection des renseignements
personnels, incapables d’assumer toutes les veilles sociales
nécessaires à la préservation et au développement de la démocratie et
des droits de la personne.
Une préférence pour des techniques ouvertes
permettant l’inspection détaillée de ce que les design et code
permettent, obligent ou interdisent et préservant la liberté de les
adapter aux besoins démocratiquement définis.
Bref, si nos sociétés ne sont encore qu’au seuil de la révolution
numérique, elles ne pourront librement façonner leur avenir qu’en
réinventant la démocratie elle-même.
Source :
Le Devoir :: Lien
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