Du manifeste de 1973, où Libération se voulait "une embuscade dans
la jungle de l'information", à l'annonce lundi de la suppression du
tiers de ses effectifs pour tenter de survivre, le journal cofondé par
Sartre est déchiré entre ses idéaux et la réalité économique.
En crise ouverte depuis le début 2014 avec sa rédaction, la
direction de Libération a annoncé lundi un big bang pour le journal :
elle veut supprimer 93 postes, environ un tiers des effectifs, et
révolutionner toute l'organisation ainsi que les contrats de travail.
Fin d'une époque pour certains, retour à la réalité pour d'autres,
ce virage contraste avec l'utopie des débuts, même si le quotidien
avait évolué depuis. "On avance encore un peu, mais je crois que les
moteurs de ce que fut Libération sont coupés", soupire Pierre Marcelle,
chroniqueur à Libération arrivé en 1989 et qui fera ses adieux fin
octobre. "Je déplore que Libé ait perdu son identité, c'est devenu un
journal comme les autres".
Autre historique du quotidien, Alain Brillon se souvient des
premières années où le journal innove alors par son écriture et détonne
dans la presse française. Quitte à déraper, parfois aussi. "On a fait
pas mal de conneries. On a fait l'éloge de la pédophilie, on a écrit des
papiers un peu antisémites sous prétexte de faire de la provoc'",
raconte cet archiviste, embauché en novembre 1974 comme coursier de
nuit. "C'était le tout et n'importe quoi jusque dans l'organisation. On
était tout le temps en retard", conclut-il, à quelques jours de son
départ avec la clause de cession.
"Le ton un peu fou-fou de Libé"
Mais le journal post-soixante-huitard, conçu par "une bande de
potes", selon les anciens, sera rapidement rattrapé par la réalité. Dix
ans après sa fondation, au bord du gouffre, Libé se résigne à solliciter
des investisseurs : son dirigeant Serge July fait appel à des patrons
"de gauche", comme Jean et Antoine Riboud, patrons de Schlumberger et de
Danone, Gilbert Trigano (Club Med), le banquier Claude Alphandéry.
Le titre connaît son âge d'or durant les années 1980. "En 1988, on
vendait 195.000 exemplaires. On était plus modérés, on avait des
lecteurs qui votaient pour Raymond Barre", s'amuse Alain Brillon,
soulignant l?infléchissement de la ligne éditoriale. "Le grand déclin
commence au début des années 1990. Le journal n'a pas su garder son
public", explique l'historien de la presse Patrick Eveno, qui souligne
que "Libération n'a, en quarante ans, quasiment jamais été rentable".
"Depuis, des actionnaires réinvestissent de l'argent qui est brûlé en
quelques mois ou années", ajoute-t-il.
Mais si le journal à l'esprit frondeur est dans une précarité
permanente, il attire tant les investisseurs que les jeunes
journalistes. "Les autres médias nationaux étaient trop sérieux.
J'aimais bien le ton un peu fou-fou de Libé. Dès que j'ai su que je
voulais être journaliste, j'ai voulu aller à Libé, même si c'était un
peu suicidaire", témoigne cette jeune trentenaire, tombée "amoureuse" du
quotidien à travers ses portraits. "Il faut aller de l'avant, en
s'adaptant", juge-t-elle.
Laurent Joffrin, lui, estime que Libération conserve toujours son
identité, même s'il est "probable que le cœur de l'idéologie du journal
s'est retrouvé décalé à un moment donné". "Il faut qu'on se renouvelle
tout en restant avec nos valeurs", a résumé mardi le directeur de la
rédaction devant l'association des journalistes médias (AJM).
LE WERWOLF
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Repéré par : Le Vieux Loup


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