Vieille rengaine : par rapport à
ce qu'ils travaillent (si peu, dit le patron de mon bistrot), les
enseignants français sont bien payés. Ce qui, ajoute-t-il, ne les
empêche pas de se plaindre et d'être tout le temps en grève.
Ah oui ?
La vérité des prix
L'OCDE vient de rendre publiques ses analyses statistiques sur l'année 2013.
Résumons : les salaires des enseignants français se situent en tête de
ceux du bloc de l'Est. Et en queue de ceux de l'Ouest. Un enseignant
français gagne plus qu'un Bulgare, et deux fois moins qu'un Allemand -
sans parler des Luxembourgeois, largement hors jeu. Même les Italiens,
qui longtemps nous ont talonnés, sont passés devant.
Pour celles et ceux qu'une avalanche de chiffres n'effraie pas, la synthèse chiffrée de l'OCDE est là.
Comme les enseignants ont l'habitude d'être les dernières
roues de la charrette, et que mes lecteurs sont de vrais libéraux qui
trouvent en général qu'ils sont déjà beaucoup trop payés, je n'en
parlerais pas si deux publications, qui ne sont pas exactement des
refuges de gauchistes, Alternatives économiques et Les Échos, n'avaient proposé ces derniers jours des analyses qui vont au-delà du teacher bashing ordinaire (j'essaie de me mettre à l'anglais pour complaire à Geneviève Fioraso, mais c'est dur).
Que disent les éditorialistes de ces deux distingués confrères?
Les instits, un lumpenprolétariat
"Au Danemark et en Autriche par exemple, explique Naïri Nahapétian dans Alternatives économiques,
les salaires moyens annuels en fin de carrière sont respectivement de
70 000 et 57 800 euros brut par an. En Finlande, en Belgique, au
Royaume-Uni, en Suède, au Portugal et en Italie, l'enseignement est un
métier bien mieux rémunéré qu'en France. Et c'est essentiellement dans
les pays de l'Est qu'on est moins bien payé. Ainsi, le salaire d'un
enseignant français du secondaire en fin de carrière est inférieur de 10
% à la moyenne de l'Union européenne. Et celui d'un enseignant du
primaire inférieur de 30 %. D'après l'OCDE, les salaires statutaires des
enseignants français n'ont en outre pas progressé en prix constants
depuis 2008."
C'est la grande "révélation" de l'étude. Non seulement les
enseignants (recrutés désormais à bac + 5, je le rappelle) sont des
parias, mais les instituteurs constituent une sous-classe, un
lumpenprolétariat à l'intérieur même du corps enseignant. 30 % de moins,
ce n'est pas rien, et c'est intolérable, souligne L'Express - autre organe de l'extrême gauche survoltée.
L'article de Jean-François Pécresse, dans Les Échos,
est encore plus net. L'auteur s'est intéressé à un aspect du rapport de
l'OCDE qui a été par ailleurs peu commenté : la corrélation entre le
revenu des maîtres et la réussite des élèves. "L'argent des enseignants,
dit-il, ne fait pas la réussite des élèves, mais il y contribue. [...]
Il n'est pas au monde de système éducatif qui réussisse sans apporter à
ses professeurs la considération, financière ou sociale, qu'ils
méritent. [...] Bien sûr, quand bien même ce gouvernement renoncerait
enfin à recruter toujours plus d'enseignants moins bien payés, il
faudrait encore inciter les plus expérimentés à aller exercer dans ces
zones de non-droit à une éducation de qualité. Il ne suffit pas
de mieux payer les enseignants, mais c'est nécessaire. Car nulle part la
qualité d'un système éducatif n'excède celle de ses enseignants."
Qui mérite le plus ?
"Dis-moi combien tu gagnes, je te dirai ce que tu vaux" :
les mots sont monstrueusement ambigus. Entendons-nous : personne de
sensé ne mesurera la valeur d'un individu à l'épaisseur de son salaire -
tout comme aucun prof ne confond la note que mérite un devoir et ce que
vaut l'élève qui l'a produit. Mais les enfants, justement parce qu'ils
sont des gosses, vont au plus court. Un joueur de foot (1 million
d'euros par mois) vaut davantage qu'un animateur télé
(on se rappelle que ni Michel Denisot ni Jean-Michel Aphatie n'avaient
voulu répondre à Nicolas Dupont-Aignan qui leur demandait ce qu'ils
gagnaient - une vidéo bien difficile à trouver, Canal+ l'ayant fait
disparaître, mais que l'on peut voir ici).
Ceux-ci valent plus qu'un conseiller de ministre (10 000 à 12 000 euros
par mois), lequel pèse forcément plus que les profs qu'il gère - 1 600
euros mensuels en début de carrière.
Alors, certes, même les "hussards noirs" de la IIIe
République ne roulaient pas sur l'or. Mais ils étaient fort considérés,
dans une France encore rurale où la notion même de salaire n'était pas
la norme. Les enseignants des années 1970 pouvaient encore s'offrir une
maison, au bout de vingt ans de métier : depuis cette époque, les
salaires ont dramatiquement baissé, en valeur absolue, pendant que ceux
des confrères européens augmentaient fort raisonnablement. Et vous
voudriez que les enfants, qui n'aiment que ce qui brille, nous
considèrent autrement qu'avec pitié ou dédain ?
Pire encore. Plusieurs petites annonces de Pôle emploi
proposent, pour aguicher les étudiants à bac + 5 tentés par le métier,
le salaire attrayant de... 9,53 euros de l'heure. Par exemple ici est proposé un CDD de 12 mois, à Auvers-sur-Oise.
Van Gogh s'y est suicidé. C'est peut-être ce qui arrivera à
l'enseignant de mathématiques qui acceptera ce salaire mirobolant pour
18 heures hebdomadaires de cours en collège. 686 euros par mois ! Sûr
que ce métier de paresseux ne mérite pas plus, dirait encore mon patron
de bistro.
Revaloriser les débuts de carrière
Dans Tableau noir, qui vient de
paraître (chez Hugo doc) et qui rassemble mes principales chroniques,
parues ici et ailleurs, je propose que les salaires de départ des
enseignants soient relevés unilatéralement de 50 % - ne serait-ce que
pour attirer à nouveau des étudiants qualifiés et motivés. La vocation,
comme son étymologie l'indique, est un appel - et ma foi, il
n'est pas mauvais qu'en écho de l'appel, il y ait une incitation
financière cohérente avec cinq années d'études difficiles et des
conditions de travail souvent inimaginables.
Qu'on me comprenne bien. J'enseigne en prépa, et je gagne de quoi manger et me loger et m'offrir des livres. C'est pour les débutants que je demande cet effort. Sans oublier que, plus globalement, à études égales, les différences de concours ou de niveau d'enseignement entre instituteurs, certifiés et agrégés peuvent entraîner de légères différences de rémunération, mais ne justifient en aucun cas des écarts de salaire aussi monstrueux. 30 % ! Quel agrégé se regardera dans son miroir en disant à voix haute : "Je vaux 30 % de plus que l'instituteur qui apprend à lire à mes enfants ?"
Et face à des enseignants mieux considérés, les enfants, respectueux a priori devant l'argent, apprendront ensuite à saluer le savoir. Ce qui leur permettra de comprendre, plus tard, que l'on n'est pas forcément ce que l'on gagne, et qu'il est des gens de bien - eux-mêmes, peut-être - qui ne sont pas Crésus. Mais on n'en prend pas le chemin - sauf révolution des mentalités, des habitudes, et des choix politiques.
LE WERWOLF
Le Point :: Lien
Repéré par : Le Vieux Loup


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